• L'année 1916

Le 03 janvier 1916, le Conseil Municipal réduit à 4 membres (le 5° étant moribond), se réunit pour
examiner la demande d'un père de famille nombreuse qui aimerait une aide de la commune. Malade
une bonne partie de l'année, avec une épouse de santé faible ayant à charge des enfants encore
jeunes, il a vu sa propriété hypothéquée à cause de dettes. Ses deux fils aînés sont sous les
drapeaux. Les conseillers émettent un avis favorable.
L'assistance sociale n'est pas récente.
Sous l'Ancien Régime c'était «l'Oeuvre paroissiale». Après la Révolution Française de 1789 ce sera la
Municipalité.
Prenons l'exemple de 1855. 15 garçons (les filles n'étaient pas encore scolarisées) sont admis gratuitement à
l'école primaire communale. 8 d'entre eux en bénéficieront encore l'année suivante.
Cette même année 1855, le bureau de bienfaisance établit la liste de 24 chefs de famille indigentes et leur
verse une somme variant de 3 à 13 francs suivant la composition de leur famille. Une légère majoration sera
accordée les deux années suivantes.
En 1858, 23 chefs de famille indigents ont droit au service médical gratuit. Peu d'entre eux sont cultivateurs,
beaucoup sont journaliers ou journalières, quelques-uns sont ouvriers.
Le 14 septembre 1873 la commission administrative du bureau de bienfaisance autorise la perception du
capital de 600 f provenant d’un legs de Monsieur Agathange Chulliat (1717-1885), curé pendant 44 ans à St
Michel, fait le 10 août 1775. La rente doit être payée le 10 août de chaque année. Les deux descendants du
gestionnaire du capital, contemporain du curé, font connaître leur intention de se libérer de la somme de 600
f qu’ils doivent au bureau de bienfaisance. Cette somme sera convertie en rentes sur l’Etat. Clin d'oeil de
l'Histoire, un siècle plus tard!
Le 9 janvier, soit 6 jours plus tard, ils examinent la demande d'assistance d'un «vieillard» de 71 ans
et l'acceptent.
On est en plein hiver. Ils décident que, pour payer le charbon des classes, il faut prendre la somme
de 139 f 37 dans les fonds libres de la commune.
Le mois suivant, les quatre membres restants (le 5° est décédé en janvier) sont d'accord pour que le
jeune homme de 18 ans, qui remplit les fonctions de secrétaire de mairie (l'instituteur, Mr Pion-
Roux étant mobilisé), soit rétribué. C'est une question de justice. Sans doute, comme il est nouveau
dans la fonction, ne lui versera-t-on pas l'intégralité du traitement votée en juin 1914 pour 1915,
c'est-à-dire 400 f annuels (augmentation de 100 f par rapport à 1911).
Loin de St Michel, les combats font rage.
On sait, aujourd'hui, que l'année 1916 a été une année charnière de la 1° guerre mondiale. Elle est
liée au souvenir de la bataille de Verdun, bataille qui dura dix mois. Des soldats français, anglais,
russes, se sont heurtés aux soldats allemands. L'engagement des troupes est encore plus massif.
Ainsi, on remarque, lorsqu'on étudie les registres matricules militaires, que beaucoup d'hommes qui
avaient été exemptés les années précédentes (par exemple pour faiblesse lors du conseil de révision,
ou frères déjà au front), sont reconnus aptes au service armé.
Le nombre des victimes (morts, disparus, blessés) dépasse 700 000 hommes. Les pertes humaines
sont presque égales dans les deux camps.
Deux de nos compatriotes y laisseront leur vie, dans ce département de la Meuse...
Louis MEUNIER-MERLIOZ, 25 ans, cultivateur, célibataire, affecté, l'année précédente, à la
Compagnie de mitrailleuses du 22° RI, est tué à l'ennemi le 06 avril, à Watrouville.
Il habitait Chemin du Suel (aujourd'hui la maison est démolie, mais le bâtiment agricole a été
transformé en habitation par Hélène et Maurice Lion). Il est le second enfant d'une fratrie de 8.
Les trois fils aînés sont mobilisés. Leur maman repose dans le cimetière du village depuis 10 ans.
Un secours de 150 francs sera payé à leur père le 20 novembre 1916. Il n'est pas rare qu'une aide
soit octroyée aux familles particulièrement éprouvées.
Auguste BOUVAT, 25 ans, garçon de salle lors de son conseil de révision, célibataire, passé du 22°
au 99° RI, est disparu à la ferme de Thiaumont (fortification sur la rive droite de la Meuse) le 07
mai, d'après l'avis ministériel du 15 juin. Le décès est fixé au 07 mai 1916 par le jugement déclaratif
du Tribunal de St Marcellin rendu le 19 juillet 1919.
La famille Bouvat, originaire de La Frette, s'était installée à la Combe, à St Michel, en 1832.
Augustin Bouvat, le père d'Auguste, avait fait la guerre de 1870/1871, et était maréchal ferrant.
Ces deux décès porteront à 10 le nombre des sépultures (dont trois enfants en bas âge) de cette
année-là.
A la mi-octobre, après les vendanges, c'est la délibération pour un emplacement pour distiller les
marcs de raisin. Comme l'eau est rare dans notre commune, l'endroit le plus favorable se trouve
dans les prés d'Eugène COSTE, section B, sur le chemin n° 5 allant de St Michel à Chasselay. A cet
endroit, il y aura l'eau du ruisseau tout près et 4 ou 5 chemins viennent aboutir. N'oublions pas qu'à
cette époque, l'eau-de-vie, appelée plus communément la «goutte» ou la «gnôle», est présente dans
chaque maison. Certaines personnes commencent par en boire une rasade dès leur réveil. Bien rares
sont les hommes,voire même quelques femmes, qui n'en ajoutent pas une petite quantité à leur tasse
de café à la fin du repas de midi. Elle est indispensable à la ménagère pour la fabrication des
liqueurs et vins: vin de noix, bien sûr (on est une région de nuciculture), vin de cassis, et tant
d'autres fruits...Ses propriétés médicinales sont connues: c'est un antiseptique utilisable en interne
(gargarismes) et en externe (pour calmer les fortes douleurs dentaires par exemple). Chaque
propriétaire récoltant est habilité pour produire ses propres eaux-de-vie.
A la fin de 1916, sans doute bien peu de personnes songent à un événement qui avait secoué St
Michel 10 ans auparavant: la loi de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Pour mieux comprendre,
remontons le temps et notons les modifications.
Sous l'Ancien Régime, c'est-à-dire avant 1789, la société était divisée en trois ordres: le Clergé, la Noblesse, le
Tiers-Etat. Les deux premiers étaient privilégiés. Ils étaient craints et respectés et ne payaient pas l'impôt. Les
curés des paroisses enregistraient, en deux exemplaires, les BMS (baptêmes, mariages, sépultures).
A St Michel, le parcellaire de 1647 inventorie tous les biens des habitants, y compris les fonds possédés par
les nobles et les ecclésiastiques.
Ceux des 64 propriétaires qui cultivent leurs terres ont en moyenne 9 sestérées (en Dauphiné une sestérée
équivaut à 2500 m2).
Ceux des nobles (ils n'habitent pas St Michel à l'exception de demoiselle Marguerite de Roche Vieillie, veuve
de Sieur Noble François de Bergier, Seigneur de Sirizieu, actuelle maison Victor Mallier,) mesurent en moyenne
35 sestérées.
Les biens de la cure (mas de l'église, prés et terres au Vernay, aux Fourcoules, aux Blaches) totalisent 12
sestérées.
Après la Révolution Française les biens du Clergé deviennent des Biens Nationaux. Ainsi le 7 septembre
1790, le Conseil Général de la Commune a délibéré d’acquérir pour la somme de 3040 livres de biens
nationaux qui sont situés dans l’étendue de cette municipalité conformément aux décrets de l’Assemblée
Nationale. Le dimanche 30 janvier 1791, à 10 h du matin, dans l’église paroissiale, à l’issue de la messe
paroissiale, en présence du Conseil Général de la Commune et des fidèles assemblés, Jean-Joseph Coste, curé
de St Michel, s’est présenté et en exécution du décret de l’Assemblée Nationale du Royaume a dit qu’il venait
avec empressement prêter le serment civique prescrit par ledit décret: «veiller avec soin sur les fidèles de la
paroisse qui lui est confiée, être fidèle à la Nation, à la Loy, au Roy, et maintenir de tout son pouvoir la
Constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le royaume».
En 1801, Bonaparte, Premier consul, afin de rétablir la paix religieuse dans le pays, entame des négociations
entre les gouvernements de Paris et de Rome qui aboutissent à un acte appelé Concordat, qui reconnaît que
la religion catholique est celle «de la grande majorité des Français» et non pas celle de l'Etat. L'Église
s'interdit de revendiquer les biens «nationalisés» par les lois révolutionnaires; l'État assure, en contrepartie,
un entretien décent aux ecclésiastiques. Ainsi, en 1816, le Conseil Municipal vote pour les indemnités de
logement du desservant de l’église de la paroisse de St Michel: 100 f et le traitement de ce desservant: 200 f.
Le 09 décembre 1905 est adoptée, à l'initiative du député républicain socialiste Aristide Briand, une loi
concernant la séparation des Eglises et de l'Etat, , qui prend parti en faveur d’une laïcité sans excès.
Article 1 : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes.
Article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.
En chaire, l'abbé JUVIN proteste avec force contre cette loi, entraînant ses paroissiens dans un réel émoi. Nos
aînés nous ont raconté que la population s'était rassemblée dans l'église le jour des inventaires. Chantres et
chanteuses, avec ferveur, chantaient tous les cantiques qu'ils connaissaient, notamment «Nous voulons Dieu».
Un voisin de l'édifice religieux clamait à qui voulait l'entendre que les gendarmes ne pénétreraient pas dans
le lieu saint car il les en empêcherait, en faisant un rempart de son corps.
Finalement, tout se déroule dans le calme. Il n'y en a pas mention, d'ailleurs, dans les délibérations du CM,
avant le 15 mai 1907. L'ordre du jour est la location du presbytère. Avant d'en fixer le prix on examine son
état et on en constate le délabrement, qui ne peut qu'augmenter, en ce qui concerne portes, fenêtres,
planchers, tapisseries, persiennes, volets...
Les loyers oscillent entre 20 et 50 F. Il faut traiter avec le desservant: 40 F, impôts et assurances à la charge de
la commune. Durée du bail: 8 ans.
En 1908, après les élections municipales, le nouveau maire, Pierre Dijon, ami des écoles laïques, membre du
comité républicain cantonal de St Michel, n'accepte pas que l'abbé Elie Juvin donne l'enseignement primaire
à 5 enfants d'âge scolaire; mais il n'accompagne pas la police dans cette enquête. Au tribunal correctionnel de
St Marcellin, on conclut que «ce prêtre avait cru faire oeuvre pie en ouvrant une école clandestine, au mépris des lois
et règlements sur l'enseignement privé». En dépit de ses protestations d'innocence, Monsieur Juvin est reconnu
coupable et condamné à 16 f d'amende.
Les rapports resteront toujours très courtois entre les représentants de l'Eglise et de l'Etat à St Michel. Nous
en avons pour preuve le délibéré suivant. Le 15 avril 1911, la famille de l'Abbé Augustin VEYRON (1829-
1898), originaire de St Etienne, ex-desservant, demande que ses restes, dans l'ancien cimetière, soient
exhumés dans le nouveau cimetière. Il a exercé pendant 28 ans. En reconnaissance de ses bienfaits rendus
pendant son passage, à titre d'hommage public, une concession gratuite en sa faveur est accordée.
Au terme de cette année 1916, quand on vérifie les actes d'état civil, force est de constater que la
morosité causée par la guerre n'encourage aucun couple à se créer.
7 enfants sont nés, la plupart ayant été engendrés au cours d'une permission de leur papa, l'année
précédente. «Quand on ne s'est pas vus pendant longtemps, on s'aime mieux après» confiaient
certains.
Triomphe de la vie!



Sources:
– parcellaire de 1647
– BMS de Saint Michel de Saint Geoirs
– registres d'état civil de la commune de Saint Michel de Saint Geoirs,
– registres matricules militaires publiés par les archives en ligne de l'Isère,
- Recensement de la population de 1906