• L'année 1915

 

Comme chaque jour de l'An, en ce matin du 1er janvier 1915, les Saint-Micharauds se rendent à la messe, et échangent ensuite leurs voeux de bonne année et de bonne santé. Mais les rangs des hommes, au fond de l'église, sont bien clairsemés. Il y en a tant qui sont au combat, sur le front... Les deux conscrites de cette année n'ont pas reçu, au matin, comme le veut la coutume, pour leurs 20 ans, le traditionnel bouquet de fleurs offert par leurs quatre conscrits. Ces derniers ont été enrôlés quinze jours auparavant. Personne ne sait encore que Julien Joseph DIJON, veloutier et cultivateur, est en train de succomber de la fièvre typhoïde, cette redoutable maladie infectieuse propagée par l'hygiène précaire dans laquelle vivaient les soldats, dans l'hôpital militaire mixte de Troyes, dans l'Aube, en Champagne. Bien qu'âgé de 41 ans, il avait été mobilisé le 16 août dernier et était passé dans le 110° Régiment Territorial d'Infanterie. Il était né à La Combe, avait grandi au Beu, s'était installé dans la plus ancienne maison du village, disait-on, au Domaine de la Rochevieille, au pied du Devais (actuelle résidence de Victor Mallier) après avoir épousé à Bizonnes, en 1906,  Augustine Quillon, tisseuse  à Voiron, comme ses belles-soeurs. Depuis le milieu du XIX° siècle pas mal de jeunes filles de la région, avant leur mariage, ou avant leur première maternité, étaient ouvrières dans des usines de tissage. Le recensement de 1906 (le dernier publié dans les archives en ligne de l'Isère) en dénombre 42 : 23 à l'usine de tissage de velours MARTIN, à Voiron, 2 à l'usine de tissage de soie PERMEZEL à Voiron, 16 à l'usine de tissage de soie DELAPRE à Renage, 1 à l'usine de velours BICKERT de Moirans. Elles étaient donc obligées, vu la distance, de travailler dans des usines-pensionnats. Tous les dimanches après-midis, elles se retrouvaient à l'entrée du village, montaient dans «la galère», une grande voiture tirée par un cheval (ou un mulet) et conduite par un voiturier de St Michel. Elles descendaient à la gare de St Etienne de St Geoirs et empruntaient le train pour leurs destinations respectives. C'est dans ces usines-pensionnats que les conditions de vie sont les plus difficiles. Leur vie est rythmée par le son de la cloche ou le hurlement des sirènes. Bien que le nombre d'heures de travail, au fil des années, ait été fixé à 10 h, il n'est pas rare qu'elles les dépassent. Elles sont surveillées à l'atelier par des contremaîtresses, et au réfectoire et au dortoir par des religieuses. Leur nourriture est frugale: la soupe et le plat du jour sont achetés aux soeurs ; les provisions rapportées de chez elles complètent leurs repas. Elles dorment dans un espace encombré car elles sont nombreuses. A cette promiscuité et à l'hygiène déplorable, il faut ajouter les remarques humiliantes, telles que celles de cette épouse de patron qui, voyant sa fille assise à leurs côtés sur un banc en leur parlant gentiment, lui intime sèchement : «Ne vous approchez pas des ouvrières ; elles ont des poux!». Les salaires sont médiocres (elles sont payées à la journée) et peuvent être amputés par une amende pour un retard, une maladresse, une indiscipline, car le règlement est très sévère. On veille au respect des bonnes moeurs : pas question de frayer avec les garçons !

 

Pour améliorer leurs conditions de vie, certaines cessent leur travail. Mais ces grèves de 1906 dans les usines de tissage du Bas-Dauphiné ne donneront pas les résultats escomptés. Quand s'approche le samedi, où la journée se termine une heure plus tôt pour ne pas rater le départ du train, une certaine gaieté règne. Arrivées chez elles, elles déposent dans les mains de leurs parents leur maigre pécule indispensable à leur famille. Le lendemain elles assistent à la messe dominicale, puis aux vêpres que le curé a avancées à treize heures afin qu'elles puissent être présentes. En 1915 le nombre d'ouvrières de St Michel a certainement baissé car beaucoup ont fondé une famille depuis 1906. Certaines sont devenues chefs de l'exploitation familiale. On a besoin des femmes pour remplacer les hommes lors des saisons des gros travaux: fenaisons, moissons, batteuses. Mais d'autres jeunes filles ont pris la relève. La déclaration de guerre avait posé une inquiétude dans les soieries. Mais les fabriques bénéficiant du fait que leur main d'oeuvre est essentiellement féminine, leur production n'est pas désorganisée. Certes l'Allemagne a annulé ses commandes, mais l'Angleterre et les Etats-Unis demandent de beaux tissus pour lesquels il n'y a plus de concurrence. La France ayant besoin, entre autres, de tissus de deuils, il n'y a pas de chômage. Le Conseil Municipal se réunit pour vaquer aux affaires courantes: budget, chemins...et pour l'octroi d'aides aux familles dont le départ de plusieurs fils à la guerre pose de gros soucis financiers. Aux armées une nouvelle teinte pour l'uniforme français est adaptée, celle du fameux «bleu horizon». C'est une course frénétique vers le «camouflage», et pas un soldat n'est vêtu et équipé comme son voisin. Comme la guerre des gaz vient de commencer on conçoit en urgence des tampons contre les gaz. La guerre continue de faire des victimes. Le 20 août, Paul CHAMPON-VACHOT, 20 ans, né à La Combe, soldat de 2° classe au 157° Régiment d'Infanterie, meurt, à l'Hôpital Rebeval de Neufchâteau (Vosges), d'une maladie contractée en service. Le 06 octobre, Léon CHAMPON, né à la Barbaudière, soldat de 2° classe au 30° Régiment d'Infanterie,  mortellement blessé à St Rémy sur Bussy (Marne), décède dans l'ambulance 16/14 qui le transporte à l'hôpital, une semaine avant son 20° anniversaire... Ces deux conscrits étaient issus d'une nombreuse fratrie et travaillaient la propriété familiale. Leurs décès s'ajoutent aux cinq autres enregistrés. Parmi les cinq enfants nés (une fille et quatre garçons) trois avaient leurs pères sous les drapeaux. Aucun couple ne s'unit et il en sera ainsi pendant les trois autres années de guerre.

 

 

 

 Sources:

 – registres d'état civil de la commune de St Michel de St Geoirs, 

  – registres matricules militaires publiés par les archives en ligne de l'Isère,

  – recensement de la population de 1906.